
Dans notre dernière chronique nous évoquions Ray Bradbury à propos d'un autodafé virtuel commis par Amazon sur des ebooks d'Orwell. Quelques jours plus tard, l'auteur des «chroniques martiennes» quittait la terre, un mardi, Jour de Mars, pour rejoindre cette planète rouge qu'il avait colonisé de ses rêves et mythes modernes de poète visionnaire.
A l'heure du tout numérique, de la globalisation technologique, des médias de masse et du consumérisme à outrance, nous vous invitons à lire ou à relire son «Fahrenheit 451» et également l'une des nouvelles de ses "chroniques", "Usher II", dont la thématique est proche. Le roman de Bradbury est d'autant plus fascinant qu'il relève à la fois d'une critique bien actuelle de notre société et révèle les perspectives sombres qui la menacent.
«Fahrenheit 451», qui fait référence au point de combustion du livre papier, raconte l'histoire de l'émancipation d'un homme dans une société future totalitaire qui prohibe les œuvres écrites, leur substituant une culture de masse et du bonheur matériel. Le protagoniste, Montag, est un pompier dont la fonction est d'exécuter des autodafés. Brûler les livres pour éteindre toute culture subversive. Prenant conscience de la valeur de l'écrit, source de réflexion et de liberté, il se révolte contre l'ordre établi, qu'un holocauste prochain devrait anéantir.

Dans cette contre-utopie, il faut tout d'abord remarquer le regard critique de Bradbury. Il lui a d'ailleurs suffi de le poser avec acuité sur l'Amérique des années 50 pour le projeter et l'amplifier avec une imagination féconde sur les développements futurs de notre civilisation industrielle.Écoutons l'un des personnages de Bradbury, le capitaine Beatty qui tente de convaincre Montag de la légitimité de leur mission. Il décrit avec lucidité et cynisme, l'inéluctable processus qui a instauré cette société lobotomisée :
«Le fait est que nous n'avons pris de l'importance qu'avec l'apparition de la photographie. Puis du cinéma, au début du vingtième siècle. Radio. Télévision. On a commencé à avoir là des phénomènes de masse. [...] Imaginez le tableau. L'homme du dix-neuvième siècle avec ses chevaux, ses chiens, ses charrettes : un film au ralenti. Puis, au vingtième siècle, on passe en accéléré. Livres raccourcis. Condensés, Digests. Abrégés. Tout est réduit au gag, à la chute [...] Davantage de sports pour chacun, esprit d'équipe, tout ça dans la bonne humeur, et on n'a plus besoin de penser, non ? [...] Encore plus de dessins humoristiques. Plus d'images. L'esprit absorbe de moins en moins. Impatience.[...] Les magazines sont devenus un aimable salmigondis de tapioca à la vanille. Les livres, à en croire ces fichus snobs de critiques, n'étaient que de l'eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres aient cessé de se vendre, disaient-ils. Mais le public, sachant ce qu'il voulait, tout à la joie de virevolter, a laissé survivre les bandes dessinées. Et les revues érotiques en trois dimensions, naturellement. Et voilà, Montag. Tout ça n'est pas venu d'en haut. Il n'y a pas eu de décret, de déclaration, de censure au départ, non ! La technologie, l'exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué, Dieu merci. [...] Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté information. Ils auront alors l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place.»

Tout y est, ou presque, pour qui voudrait reconnaitre les tares de notre monde contemporain : société du spectacle, du divertissement, du sport et de la pornographie comme nouveaux opiums du peuple. Démagogie massive, société de l'information manipulée ou autocensurée, jetable, furtive, futile. Et dans l'illusion du mouvement, de la vitesse des sciences et des technologies, l'inertie d'une pensée figée par lâcheté, l'instinct grégaire et l'illusion «du meilleur des mondes».
Il y a évidemment dans cette allégorie de la destruction des livres un présage de déculturation que la dématérialisation actuelle des objets culturels traditionnels rend d'autant plus inquiétant. Il peut être paradoxal de voir en «Fahrenheit 451» un présage d'apocalypse pour le livre papier tout en croyant en sa résurrection numérique. L'insigne de la brigade de pompiers pyromanes est un phénix. Sa figure réapparait à la fin du livre pour signifier l'éternel retour d'une histoire tragique de l'humanité. Mais de voir l'espoir renaître également, dans la capacité de l'homme à préserver en lui, malgré la disparition des supports, l'esprit des livres et la pérennité des savoirs et du libre arbitre.
Post-scriptum : Ray Bradbury n'appréciait guère les ebooks et l'internet. Lui et son éditeur ont toutefois autorisé la diffusion d'une version anglo-saxonne numérique. Sa traduction française étant indisponible sur liseuse, nous l'avons relue et annotée dans une version pirate numérique de l'édition Denoël de 1955. En faire ici l'aveu est blâmable, et peut-être même irrespectueux à l'égard de la mémoire de Ray Bradbury. Ce texte pourtant devrait être diffusé sous une Licence Commune, intégré dans un patrimoine universel de la littérature. Pourquoi ne pas envisager un financement public pour le rachat des droits ? Car en l'état actuel de la législation nous devrons attendre 2082 pour que Ray Bradbury accède à une libre diffusion. Et d'inclure nombre de ces auteurs de dystopie, comme Orwell et Huxley, qui nous alertent et enrichissent notre réflexion sur les bouleversements et mutations de notre époque.
Références :
- De la vidéo , dans la section qui lui est dédiée sur
liseurs.com. Extraits du film de François Truffaut adapté en 1966 du roman de Bradbury. Et aussi la combustion d'un iPad !
- Le billet de Lorenzo Soccavo paru cette semaine
sur son blog.
- « L'homme aux histoires de Mars, Ray Bradbury » sur
Actualitté