Jorge Luis Borges, l'écrivain argentin cosmopolite, auteur de fantasmagories érudites et d'univers aux fictions métaphysiques, aurait-il imaginé le livre et la bibliothèque à l'heure du numérique et de l'internet ? Nombreux sont ceux qui reconnaissent dans le bibliothécaire aveugle de Buenos Aires, l'oracle dont les écrits prémonitoires ont préfiguré le Word Wide Web, l'hypertexte et le livre électronique.
Seulement, il est difficile d'entrevoir dans son œuvre, comme celle de Jules Verne ou d'autres auteurs d'anticipations aux utopies réalistes, de semblables descriptions formelles avec une vraisemblance technique, scientifique. Nuls claviers, terminaux ou machines sophistiquées. Mais des tigres, des miroirs, des labyrinthes, des hexagones, des lieux improbables, des configurations absurdes et vertigineuses. D'autant qu'il est dans des registres hybrides, situés entre mythologies traditionnelles et intrigues policières, traités de théologie, de logique et contes orientaux ou populaires. Sa langue précise, implacable et lapidaire, explore avec une imagination fertile et une vaste érudition des thématiques universelles : Dieu, l'Infini, l'Eternité, le Temps, l'Espace, l'Homme, sa solitude et ses errances dans les arcanes de démiurges malveillants.
Le prophétisme de Borges se situe au-delà de l'anticipation, en ce qu'il conçoit dans des fictions intensément denses des abstractions intellectuelles en prise avec un réel métaphorique qui porte en lui ses affirmations et ses réfutations. S'ouvre alors dans les spéculations et hypothèses en abyme une étendue infinie d'interprétations dans lesquelles il est tentant de lire rétrospectivement la préfiguration de nos technologies actuelles ou de trouver des prédictions pour demain. Mais nous aurons la faiblesse d'y céder, tant l'exercice de lecture s'apparente à un jeu de décryptage, à la résolution d'une enquête ou spéculation résolument borgésienne.
Les textes que nous évoquerons proviennent pour l'essentiel du recueil de nouvelles
«Fictions» publié en 1944 et du
«Livre de sable» en 1977.
«Tlön, Uqbar, Orbis,Tertius» est issue de la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie. Son narrateur s'interroge initialement sur une citation que lui fait un ami : les miroirs et la copulation sont abominables, parce qu'ils divulguent et multiplient les hommes. Et de découvrir, à la source de cette citation, l'encyclopédie d'une planète inconnue répertoriant depuis des siècles tous les savoirs d'un monde dont les conceptions sont la négation de la matière, de l'espace, au profit d'un idéalisme qui conçoit l'univers comme une composition de processus mentaux. L'encyclopédie est fictive, l'œuvre collective d'une société secrète qui «veut démontrer au Dieu inexistant que les mortels sont capables de concevoir un monde.»
Dans la
«Bibliothèque de Babel», un bibliothécaire presqu'aveugle, à la fin de sa vie, raconte sa longue traversée d'une bibliothèque aux dimensions d'un univers, à la recherche du livre des livres, du catalogue des catalogues, quête vaine d'un ordre, d'un sens absolu au sein de cet espace monstrueux et absurde. Ainsi s'adresse t-il au démiurge absent : «Que le ciel existe, même si ma place est l'enfer. Que je sois outragé et anéanti, pourvu qu'en un être, en un instant, Ton énorme Bibliothèque se justifie.»
«Le livre de sable», paru bien après «La bibliothèque de Babel», en prolonge la thématique. C'est du livre encore dont il est question. Un homme à la retraite, bibliothécaire lui aussi, fait l'acquisition d'un ouvrage infini, diabolique, qui n'a ni commencement, ni fin, «un objet de cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité.»

Le labyrinthe, thématique récurrente chez Borges, prend dans
«Le jardin aux sentiers qui bifurquent» une dimension insoupçonnable que le récit même s'emploie à explorer dans une mise en abyme vertigineuse. Durant la première guerre mondiale, un espion chinois à la solde des Allemands, dévoilé et traqué par un officier anglais, se rend chez un sinologue pour y accomplir un ultime forfait. Ce dernier est l'exégète d'un ancêtre du protagoniste, auteur d'un impossible roman et d'un labyrinthe invisible. L'histoire s'acheminerait, inéluctable, vers son accomplissement, si elle n'était l'une des multiples issues dans un dédale temporel de possibilités infinies.
Ah ! enfin,
«Funes ou la mémoire » que nous allions oublier, est l'histoire d'un homme qui souffre d'hypermnésie. Sa mémoire s'encombre de la perception totale de chaque instant de sa vie. « J'ai à moi seul plus de souvenirs que n'en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde ». Malheureusement, cette capacité infaillible à enregistrer dans ses moindres détails son environnement, ses sensations et ses rêves, l'empêche de penser. Ainsi le concept de Chien n'a-t-il pour lui aucun sens. Puisque le chien vu de profil à 3h14 diffère radicalement de celui vu de face à 3 heure un quart. «Penser c'est oublier des différences, c'est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n'y avait que des détails, presqu'immédiats.»
Nous vous réservons la suite de cet article dans notre prochain billet. Le temps pour l'auteur, et vous lecteurs, de réfléchir aux possibles connexions entre les écrits de Borges et notre civilisation numérique.