Notre siècle numérique serait-il borgésien ? III

Écrit par philippe Gournay on . Posted in Blog

Quand une encyclopédie fictive dépasse et aliène la réalité

borges-arbresjpg« Tlön Uqbar Orbis Tertius », l'histoire de cette encyclopédie imaginaire, rédigée par une « dynastie de solitaire », révèle finalement dans son Postcriptum – inséré comme épilogue à la nouvelle – que ce délire spéculatif, produit par une intelligence collective, ces doctrines idéalistes et abstraites, se substitueront bientôt à la réalité, modifiant le monde existant dans une réécriture de son passé, une recomposition de ses connaissances, à l'instar de ces historiens et linguistes de « 1984 », de Georges Orwell, qui falsifient l'histoire, réinventent sa langue. « ... déjà l'enseignement de son histoire harmonieuse [celle de Tlön] a oblitéré celle qui présida à mon enfance ; déjà dans les mémoires un passé fictif occupe la place d'un autre, dont nous ne savons rien avec certitude – pas même s'il est faux. »

Avec la réappropriation idéologique du monde que propose Tlön, Borges établit aussi un parallèle avec ces théories bien ordonnées et harmonieuses qui déjà, en 1940, font céder la réalité. « Il y a dix ans, il suffisait de n'importe quelle symétrie ayant une apparence d'ordre – le matérialisme dialectique, l'antisémitisme, le nazisme – pour enflammer les hommes. »

encyclopedieD'après l'auteur, à l'origine de cette nouvelle érudite « c'est l'idée de la réalité transformée par un livre ». Diderot avec son encyclopédie avait pour double vocation de « changer la façon commune de penser » et de répertorier connaissances et savoirs pour ses contemporains et les générations futures. Mais Tlön serait alors l'envers obscur et cauchemardesque de cet encyclopédisme des lumières. Un savoir pernicieux au service d'un pouvoir totalitaire décentralisé qui aliénerait la réalité, la science, la philosophie et l'Histoire : « ... texte que produit un dieu subalterne pour s'entendre avec un démon ».

wikipedia-logoToutes analogies avec les ressources considérables de connaissances qu'offre internet, et plus particulièrement l'encyclopédie collaborative Wikipédia, seraient abusives, une vue de l'esprit. Peut-être même que cette vision idéologique critique ferait l'objet d'une entrée dans cette même encyclopédie Tlönienne qui n'admet qu'un livre ne puisse contenir également un contre-livre.
Seulement, il faut reconnaitre que, dans ce jeu dialectique borgésien entre réel et fiction, nous sommes incités à réfléchir sur l'impact actuel des savoirs numériques sur notre culture. Ne peut-on craindre légitimement, dans cette inflation technologique de l'information, des répercussions sur nos modes de connaissances, sur nos capacités futures à intégrer ces savoirs et à penser par nous même dans une juste évaluation de ce qui nous est proposé dans l'immédiat et la surabondance ? Avec Google et Wikipedia, c'est le risque d'une dispersion et confusion des contenus, l'absence d'autorités pour en valider la pertinence, la difficulté d'estimer leur fiabilité, une généralisation de l'approximation, une domination de la doxa médiatique, la manipulation des lobbies et censure dissimulée, le nivellement des expertises, le manque de filtrage et de discernement, l'instantanéité au dépens de la distance, de la réflexion à long terme et approfondie.

Gargantua-by-Francois-Rabelais-1494-1553L'ère numérique a indéniablement opéré une révolution dans notre rapport au savoir. Google et Wikipedia sont désormais de nouvelles références encyclopédiques universelles qui nous offrent de puissants outils pour accroitre nos connaissances et nous aider à nous affranchir des obscurantismes de tout ordre. Cependant, il nous faut aussi appréhender les menaces inhérentes à toute culture de masse. Rester lucide, peser et mesurer les données que nous ingurgitons avec la voracité propre à notre époque de consumérisme tout à azimut, nous garder de l'obscène obésité d'informations massives et indistinctes qui enflent et saturent nos machines et nos cerveaux. « Funes ou la mémoire » en serait d'ailleurs une parabole exemplaire. Elle raconte, rappelons-le, l'impossibilité d'un homme à oublier, victime d'une mémoire parfaite qui l'encombre et l'empêche de penser. La nouvelle, que Jorge Luis Borges écrivit, non pour illustrer ses propres facultés mémorielles exceptionnelles, mais pour combattre ses insomnies, « Pour dormir, il faut un peu oublier les choses. », nous paraît exposer magistralement nos problèmes contemporains de surcharge informationnelle ou infobésité. Et la maxime pédagogique de Montaigne, « Mieux vaut tête bien faite que tête bien pleine » n'a jamais été autant d'actualité, une exigence si justifiée devant l'afflux des Big data, l'avalanche de données et d'informations non maîtrisées.

Notre siècle numérique serait-il borgésien ? II

Écrit par philippe Gournay on . Posted in Blog

borges-mainsNous avons vu précédemment qu'il n'était pas aisé de relier les textes de Borges aux prophéties qu'on lui prête sur notre culture numérique. Parce que son art tient à une faculté de jouer avec un entrelacs de concepts et d'intrigues, de détails et d'abstractions qui conjuguent et confondent réel et imaginaire. Une telle configuration littéraire définit probablement la figure du labyrinthe, thème privilégié de l'auteur qu'il ne cessera de reprendre. Tout lecteur de Borges se trouve très souvent à explorer dans sa lecture l'un de ces labyrinthes de fêtes foraines constitués d'un dédale de miroirs, autre obsession de l'écrivain. Les labyrinthes qu'il dresse, en de vertigineuses spéculations et fictions abyssales, nous confrontent aussi à nos propres angoisses, dédoublées à l'infini dans des quêtes vaines et solitaires.

Bifurcations et hypertexte.

« Le jardin aux sentiers qui bifurquent » qui donne son titre à la première partie de « Fictions », mais dont la nouvelle n'apparait qu'à la fin, annonce, esquisse et relie nombre des textes suivants dans des structures complexes et labyrinthiques. De par son titre, elle explicite déjà l'idée de navigation hypertextuelle telle que nous la connaissons. Le récit, une histoire d'espionnage, révèle à la fin qu'il pourrait en être autrement du déroulement linéaire de l'intrigue en considérant chaque point d'articulation de la narration comme autant d'embranchements et de bifurcations vers une infinité d'issues, de développements. S'il n'est appliqué littéralement dans la nouvelle, le principe d'hypertexte est bien évoqué et correspond à une conception contemporaine de l'hypertextualité. Appliquée au domaine de l'informatique, de la documentation, celle-ci considère en effet qu'une lecture hypertextuelle abolit le parcours linéaire d'un ensemble de documents pour mettre en place une navigation en arborescence et un cheminement dans la masse des données par relations et références contextuelles. C'est le principe fondamental de notre pratique du web avec ses liens sur lesquels nous cliquons pour naviguer d'une page à une autre.

La bibliothèque de Babel et Google

Biblioth-que-6Autre prolongement du labyrinthe borgésien, « La bibliothèque de Babel ». L'univers est une bibliothèque totale, un espace infini et cyclique. Elle est composée de toutes les combinaisons possibles d'un alphabet de base et contient tout ce qu'il est possible d'exprimer : « ...l'histoire minutieuse de l'avenir , [...] le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l'évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le fait véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres. »

Des bibliothécaires en parcourent inlassablement l'inextricable réseau à la recherche du livre qui en justifierait l'existence. Dans cette quête pour trouver le livre qui serait « la clef et le résumé parfait de tous les autres », certains s'emploient à une méthode rétrograde d'inférence : « pour localiser le livre A, on consulterait au préalable le livre B qui indiquerait la place de A ; pour localiser le livre B, on consulterait au préalable le livre C, et ainsi jusqu'à l'infini... ».

Cette Bibliothèque est si considérable qu'elle ne peut souffrir d'aucune dégradation puisqu'elle contient d'innombrables fac-similés qui ne se distinguent que par d'infinitésimales variations.

Et de conclure : « la Bibliothèque est illimitée et périodique. S'il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l'Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir. »

De toutes les nouvelles de Borges, celle-ci est la plus emblématique. Elle porte en elle une métaphore, si ce n'est complète d'internet, d'une similitude conceptuelle troublante. De par ses attributs, « La bibliothèque de Babel » offre en effet une architecture similaire à celle du réseau des réseaux, de la grande toile : structure réticulaire, fractale, alvéolaire, rhizomatique. Les passerelles qui relient chaque hexagone peuvent être considérées comme autant de liens hypertextes. Tous les savoirs y sont contenus, archivés, déployés dans l'étendue sans fin de cellules hexagonales interconnectées. Un réseau universel donc, similaire à notre World Wide Web, avec ses proliférations incessantes de connaissances, ses confusions, contradictions, ses blogs (commentaires de commentaires), redondance des données garantissant leur sauvegarde dans le « Cloud » et jusqu'au processus d'indexation des moteurs de recherche dont les algorithmes semblent issus de celui de ces bibliothécaires qui localisent leurs livres par une déduction élémentaire.

Mais l'analogie la plus significative tient à cette volonté d'archivage exhaustif des connaissances et des livres qu'entreprend Google. La bibliothèque totale vers laquelle tend ce dernier est de même nature que la Bibliothèque de Babel. Le nom même de Google symbolise cette volonté prométhéenne d'« Organiser l'immense volume d'information disponible sur le Web et dans le monde. » Il tient son origine de Gogol qui en mathématique désigne 10 puissance 100. Borges dans sa nouvelle indique : « L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales ». Cependant, il donne des indications très précises permettant de calculer, dans l'un des cycles de la Bibliothèque, le nombre de livres qui la constitue : 10 à la puissance 1 834 096 ! Plus que le nombre de particules dans l'univers. Google, avec ces quelques 50 mille milliards de pages indexées -ce qui est encore bien loin du Gogol- représente une infime partie du nombre de Babel. On pourrait se consoler à l'idée que les connaissances et livres que notre web recèle, aussi minimes soient-ils, ont plus de sens à nos yeux que la bibliothèque borgésienne et ses incompréhensibles volumes « de cacophonies insensées, de galimatias et d'incohérences ». Mais en sommes-nous certains ?

L'œuvre de Borges, et ses préfigurations de notre contemporain numérique se laisse difficilement appréhender en quelques billets. Son étude révèle des perspectives qui ne cessent de se prolonger, d'ouvrir d'innombrables spéculations, conjectures et chausse-trappes parmi lesquelles il est parfois difficile de trouver son fil d'Ariane. Mais n'est-ce pas là le propre de l'écriture borgésienne ? Nous vous proposons de poursuivre notre enquête dans un prochain article.

Note de synthèse et références sur le rapport d'activité 2012 du SNE

Écrit par Philippe Gournay on . Posted in Newsletter

Quelques chiffres pour l'édition en général, beaucoup moins pour le numérique.

Le site d'information sur le livre Actualitté, commente cette semaine la parution du rapport d'activité pour l'année 2011 du Syndicat National de l'Edition. Le rapport aborde pour l'essentiel le secteur du livre papier qui représente 98 % du chiffre d'affaires de l'édition. Les 2 % réservés au numérique, bien que minimes, et d'une analyse délicate, montrent cependant des tendances significatives témoignant d'une forte progression de sa diffusion. Les revenus du numérique sont en hausse de +7,2%, mais une forte croissance est attendue. Lire à ce propos cet autre article de Actualitté « Prévision : Croissance du livre numérique de 115 % en France » et celui d'Aldus 2006 « 16% des français ont téléchargé un livre numérique ».

Le revenu net des éditeurs, 2,8 milliards d'euros, est en légère baisse (-1,2%) et il se maintient en volume par rapport à l'année 2010 avec 450 millions d'exemplaires vendus (-0,3%). Il faut savoir que le livre en France est le premier bien culturel, représentant 52 % du marché, loin devant la musique ou les jeux vidéo. Le nombre de nouveautés proposé en 2011 a nettement augmenté (4,7%) bien que le nombre d'exemplaires produits baisse : 620 millions (-1,9%).

Il est intéressant de prendre connaissance des variations par rapport à 2010 du chiffre d'affaires des ventes par secteur éditorial. À la baisse : littérature (-4,1%), jeunesse (-3,6%), sciences, techniques et médecine (-3,1%), dictionnaires et Encyclopédies (-9,1%). À la hausse : beaux livres et pratiques (+4,6%), enseignement scolaire (+4,2%), sciences humaines et sociales (+2,1%), documents et actualités (+12,4%), religions et ésotérisme (17,8%).

La version papier et complète du rapport du SNE est disponible en commande sur son site au prix de 17 €. On peut toutefois en consulter sur cette page une synthèse significative.

Recherche documentaire et veille technologique sur liseurs.com

Nous vous rappelons qu'il vous est possible de faire une recherche par mots-clés ou par catégorie pour l'ensemble des articles cités ou publiés sur notre site. Les thèmes les plus abordés révèlent d'eux-mêmes notre contenu éditorial : chiffres-clés de l'édition, problématiques de lecture, actualités sur les liseusesdroit et DRMbibliothèqueséditeurs et libraires.

Le siècle numérique serait-il borgésien ? I

Écrit par Philippe Gournay on . Posted in Blog

webmaster borgesJorge Luis Borges, l'écrivain argentin cosmopolite, auteur de fantasmagories érudites et d'univers aux fictions métaphysiques, aurait-il imaginé le livre et la bibliothèque à l'heure du numérique et de l'internet ? Nombreux sont ceux qui reconnaissent dans le bibliothécaire aveugle de Buenos Aires, l'oracle dont les écrits prémonitoires ont préfiguré le Word Wide Web, l'hypertexte et le livre électronique.

Seulement, il est difficile d'entrevoir dans son œuvre, comme celle de Jules Verne ou d'autres auteurs d'anticipations aux utopies réalistes, de semblables descriptions formelles avec une vraisemblance technique, scientifique. Nuls claviers, terminaux ou machines sophistiquées. Mais des tigres, des miroirs, des labyrinthes, des hexagones, des lieux improbables, des configurations absurdes et vertigineuses. D'autant qu'il est dans des registres hybrides, situés entre mythologies traditionnelles et intrigues policières, traités de théologie, de logique et contes orientaux ou populaires. Sa langue précise, implacable et lapidaire, explore avec une imagination fertile et une vaste érudition des thématiques universelles : Dieu, l'Infini, l'Eternité, le Temps, l'Espace, l'Homme, sa solitude et ses errances dans les arcanes de démiurges malveillants.

Le prophétisme de Borges se situe au-delà de l'anticipation, en ce qu'il conçoit dans des fictions intensément denses des abstractions intellectuelles en prise avec un réel métaphorique qui porte en lui ses affirmations et ses réfutations. S'ouvre alors dans les spéculations et hypothèses en abyme une étendue infinie d'interprétations dans lesquelles il est tentant de lire rétrospectivement la préfiguration de nos technologies actuelles ou de trouver des prédictions pour demain. Mais nous aurons la faiblesse d'y céder, tant l'exercice de lecture s'apparente à un jeu de décryptage, à la résolution d'une enquête ou spéculation résolument borgésienne.

Les textes que nous évoquerons proviennent pour l'essentiel du recueil de nouvelles «Fictions» publié en 1944 et du «Livre de sable» en 1977.

fictions2cborges«Tlön, Uqbar, Orbis,Tertius» est issue de la conjonction d'un miroir et d'une encyclopédie. Son narrateur s'interroge initialement sur une citation que lui fait un ami : les miroirs et la copulation sont abominables, parce qu'ils divulguent et multiplient les hommes. Et de découvrir, à la source de cette citation, l'encyclopédie d'une planète inconnue répertoriant depuis des siècles tous les savoirs d'un monde dont les conceptions sont la négation de la matière, de l'espace, au profit d'un idéalisme qui conçoit l'univers comme une composition de processus mentaux. L'encyclopédie est fictive, l'œuvre collective d'une société secrète qui «veut démontrer au Dieu inexistant que les mortels sont capables de concevoir un monde.»

Dans la «Bibliothèque de Babel», un bibliothécaire presqu'aveugle, à la fin de sa vie, raconte sa longue traversée d'une bibliothèque aux dimensions d'un univers, à la recherche du livre des livres, du catalogue des catalogues, quête vaine d'un ordre, d'un sens absolu au sein de cet espace monstrueux et absurde. Ainsi s'adresse t-il au démiurge absent : «Que le ciel existe, même si ma place est l'enfer. Que je sois outragé et anéanti, pourvu qu'en un être, en un instant, Ton énorme Bibliothèque se justifie.»

«Le livre de sable», paru bien après «La bibliothèque de Babel», en prolonge la thématique. C'est du livre encore dont il est question. Un homme à la retraite, bibliothécaire lui aussi, fait l'acquisition d'un ouvrage infini, diabolique, qui n'a ni commencement, ni fin, «un objet de cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité.»

folio1461-1983Le labyrinthe, thématique récurrente chez Borges, prend dans «Le jardin aux sentiers qui bifurquent» une dimension insoupçonnable que le récit même s'emploie à explorer dans une mise en abyme vertigineuse. Durant la première guerre mondiale, un espion chinois à la solde des Allemands, dévoilé et traqué par un officier anglais, se rend chez un sinologue pour y accomplir un ultime forfait. Ce dernier est l'exégète d'un ancêtre du protagoniste, auteur d'un impossible roman et d'un labyrinthe invisible. L'histoire s'acheminerait, inéluctable, vers son accomplissement, si elle n'était l'une des multiples issues dans un dédale temporel de possibilités infinies.

Ah ! enfin, «Funes ou la mémoire » que nous allions oublier, est l'histoire d'un homme qui souffre d'hypermnésie. Sa mémoire s'encombre de la perception totale de chaque instant de sa vie. « J'ai à moi seul plus de souvenirs que n'en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde ». Malheureusement, cette capacité infaillible à enregistrer dans ses moindres détails son environnement, ses sensations et ses rêves, l'empêche de penser. Ainsi le concept de Chien n'a-t-il pour lui aucun sens. Puisque le chien vu de profil à 3h14 diffère radicalement de celui vu de face à 3 heure un quart. «Penser c'est oublier des différences, c'est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n'y avait que des détails, presqu'immédiats.»

Nous vous réservons la suite de cet article dans notre prochain billet. Le temps pour l'auteur, et vous lecteurs, de réfléchir aux possibles connexions entre les écrits de Borges et notre civilisation numérique.

Quelques articles de référence, parus cette semaine, pour réfléchir à l'incidence du numérique sur nos modes de pensée et de production.

Écrit par Philippe Gournay on . Posted in Newsletter

internet-rend-il-beteEn relation indirecte avec notre billet consacré à Borges et le numérique, trois articles sur le web ont retenu cette semaine notre attention. Les deux premiers, avec en commun une réflexion initiale sur le livre de Nicholas Carr, « Internet rend-il bête ? » s'interrogent sur l'impact des nouveaux médias et la surcharge informationnelle sur nos processus cognitifs. Quant au troisième, il étudie l'incidence de l'édition numérique et de l'internet sur la création littéraire.

Scienceshumaines.com se demande donc comment les médias actuels affectent notre intelligence. D'après les études, l'impact est réel. Télévision, jeux vidéo et internet ont une influence sur nos capacités cérébrales. Mais les avis divergent et il est difficile d'évaluer leurs aspects positifs ou négatifs. L'explosion des médias serait à l'origine de l'augmentation nette du quotient intellectuel. D'après certains, la télévision étoufferait l'intelligence de l'enfant en l'exposant à un registre lexical plus pauvre que la réalité. Mais d'autres études prétendent que la complexité des scénarios des séries TV ou jeux vidéos augmente le quotient d'intelligence émotionnelle, prévient le vieillissement cognitif ou même permet d'améliorer les performances des chirurgiens. Nicholas Carr avait, dans un essai retentissant, mis en cause internet dans les problèmes de concentration et de mémorisation, affectant lecture et pensée profonde. Il semblerait que la mémoire ne diminue pas, mais change d'objet. Délaissant à l'informatique le stockage de données mémorielles secondaires, elle lui permettrait de se réinvestir dans d'autres modalités de fonctionnement.

Internet Actu, avec « Trop de livres : quelles distinctions de valeurs faisons-nous entre les pratiques et les technologies ? »se fait l'écho d'un article du dernier numéro de la Hedgehog Review, « Pourquoi Google ne nous rend pas stupides... ni intelligents » qui répond lui aussi à Nicholas Carr. Il semblerait que les inquiétudes concernant la surcharge d'information ne datent pas d'hier et qu'elles concernaient la diffusion du livre lui-même. Quelques citations exemplaires : Ecclésiaste 12:12 : «Il n'y a pas de fin à l'écriture de livres». Sénèque : «l'abondance de livres est une distraction». Leibniz : "l'horrible masse de livres continue de croître". Et précurseur direct de Nicholas Carr, Emmanuel Kant qui redoutait que la profusion de livres encourage les gens à « lire beaucoup » et « superficiellement » et qu'elle produise une pensée non critique.

« Le devenir numérique de la littérature française », d'Implications philosophiques, s'intéressent, dans un long article solidement argumenté, sur les nouveaux modes de créativité en littérature liés à l'usage du numérique et de l'internet. Mutations technologiques, mondialisation, réseaux sociaux, hypermédia et supports digitaux remettent en cause radicalement les catégories traditionnelles d'auteur, d'éditeur, de lecteur, de critique et d'œuvre littéraire. Le texte n'étant pas une entité abstraite, sa matérialité est étroitement liée à son contenu – the medium is message – et à ses formes d'interactions. À la suite des explorations de Queneau, Calvino, Borges ou Ted Nelson, le devenir numérique de la littérature se jouerait dans l'orientation d'une pratique ayant pour modèle Internet, aboutissant à cette œuvre totale attendue par la modernité, multidimensionnelle, discontinue, abolissant les distinctions temporelles, spatiales et personnelles.

De Online expo à Futur en Seine, compte-rendus des conférences et ateliers de la semaine.

Écrit par Philippe Gournay on . Posted in Newsletter

arcimboldoAu salon Online Expo qui se tenait à la porte de Versailles du 13 au 14 juin, Lorenzo Soccavo animait le jeudi une table ronde sur l'édition au 21° siècle, s'inscrivant dans le cadre des 5e Rencontres Presseedition.fr de la création de contenu et de la diffusion multicanal dans la presse, l'édition et la communication. Après présentation d'acteurs français innovants et de leurs produits phares, il a été conclu que les contenus priment sur les supports et que dans un avenir immédiat, voire à moyen terme, il se trouverait dans la complémentarité des papiers et des écrans. Vous obtiendrez ici l'introduction détaillée de Lorenzo Soccavo et là les présentations de la table ronde.

Ce même jour se tenait l'un des trois ateliers programmés en juin par le Labo de la BNF et consacrés aux métiers du livre numérique. Il était présenté par Elisabeth Sutton d'iDBOOX, avec pour intervenant des responsables de Dilicom, ePagine, StoryLab et du dépôt légal numérique. À retenir, le constat de Stéphane Michalon, d'ePagine, qui a évoqué la difficulté des librairies face à des éditeurs qui diffusent et vendent eux-mêmes leurs livres et les problématiques de visibilité sur le web. À la question de savoir quelles étaient les qualités nécessaires pour faire face aux transformations actuelles, le libraire a conclu : une capacité à être à l'écoute du marché et à se projeter, avoir foi en une émergence prochaine et à garder le moral.

Le jeudi 14 juin, le Labo de l'édition organisait en partenariat avec Google la conférence « le référencement, quelles bonnes pratiques? ». Une présentation synthétique et concrète par un ingénieur de la société leader dans l'indexation des 100 milliards de sites web. Vous trouverez un compte-rendu de la conférence ici.

Décidément, Le Labo de l'édition déborde d'activité dans sa mission d'accompagnement des acteurs de la chaîne du livre. Elle proposait le lendemain un atelier « Livre numérique : la commercialisation ». Valérie Ferrière, formatrice expérimentée et présidente de flexedo.com, qui offre des services innovants dans l'édition, nous a présenté un choix complet de plateformes de diffusion/distribution numérique à l'adresse des éditeurs soucieux de s'adapter aux nouvelles exigences du secteur.

Enfin, last but not least, Futur en Seine, avec son salon particulièrement attractif dédié aux technologies et aux arts numériques et une conférence des plus intéressantes : «Diffusion et marketing du livre numérique : quelle combinaison gagnante pour le marché français ?»
En ouverture du débat, Dominique Boulier, sociologue à Sciences Po, s'est montré provocateur en établissant un parallèle entre le monopole du minitel, qui en son temps avait freiné l'essor de l'internet en France, et le prix unique du livre. Il a ensuite dressé l'état des lieux d'une édition embarrassée, dans son adaptation au marché numérique, par de nombreux obstacles : désorientation de l'offre, difficulté de circulation des produits, de leurs transactions ou échanges, freins des protections, des formats et de la multiplicité des supports. Par la suite, les autres intervenants, éditeurs et libraires, ont voulu démontrer leur volonté d'accompagner les mutations en cours, voire inventer un nouveau marché, tout en gardant, face aux mastodontes américains, leurs spécificités : exigence de qualité, service au lecteur, complémentarité papier/numérique, maillage exceptionnel des librairies physiques et valeurs traditionnelles attachées à l'objet livre et aux lieux de partage et de lecture. Réaction assez vive d'Alain Garnier de Jamespot qui s'est dit atterré par certaines de ces positions trop conservatrices. Pour lui, il faut transférer les pratiques du réel vers le virtuel, investir les réseaux sociaux, susciter de nouvelles interactions, modes d'écriture et de lecture. Et l'avenir du livre numérique serait peut-être d'abandonner la commercialisation à l'unité pour des abonnements de lecture, à l'instar de la musique et des services comme Deezer ou Spotify.

Une semaine particulièrement intéressante donc, pour ce qui est du monde de l'édition et de ses perspectives de développement. Si les protagonistes de la chaîne du livre ont depuis quelque temps déjà conscience de devoir intégrer les nouvelles technologies, il n'en demeure pas moins qu'ils restent attachés à des modèles traditionnels qui risqueraient bien d'entraver leur véritable adaptation au numérique. On sent bien que la pression des grands monopoles américains provoque un sentiment d'urgence. Et ce lundi, on annonçait l'accord-cadre quelque peu ambigu entre Google et le Syndical National de l'Édition. Il est vrai que la France et l'Europe ont une spécificité, un rapport culturel au livre bien particulier. Une force probablement, mais qu'il faudrait éviter de voir se retourner contre nous dans un contexte de mondialisation et d'uniformisation des pratiques de consommation auxquels les biens culturels, aussi spécifiques soient-ils, ne pourront échapper.

«Fahrenheit 451», apocalypse du livre ou phénix numérique ?

Écrit par Philippe Gournay on . Posted in Blog

f451-afficheDans notre dernière chronique nous évoquions Ray Bradbury à propos d'un autodafé virtuel commis par Amazon sur des ebooks d'Orwell. Quelques jours plus tard, l'auteur des «chroniques martiennes» quittait la terre, un mardi, Jour de Mars, pour rejoindre cette planète rouge qu'il avait colonisé de ses rêves et mythes modernes de poète visionnaire.

A l'heure du tout numérique, de la globalisation technologique, des médias de masse et du consumérisme à outrance, nous vous invitons à lire ou à relire son «Fahrenheit 451» et également l'une des nouvelles de ses "chroniques", "Usher II", dont la thématique est proche. Le roman de Bradbury est d'autant plus fascinant qu'il relève à la fois d'une critique bien actuelle de notre société et révèle les perspectives sombres qui la menacent.

«Fahrenheit 451», qui fait référence au point de combustion du livre papier, raconte l'histoire de l'émancipation d'un homme dans une société future totalitaire qui prohibe les œuvres écrites, leur substituant une culture de masse et du bonheur matériel. Le protagoniste, Montag, est un pompier dont la fonction est d'exécuter des autodafés. Brûler les livres pour éteindre toute culture subversive. Prenant conscience de la valeur de l'écrit, source de réflexion et de liberté, il se révolte contre l'ordre établi, qu'un holocauste prochain devrait anéantir.

livres-flammesDans cette contre-utopie, il faut tout d'abord remarquer le regard critique de Bradbury. Il lui a d'ailleurs suffi de le poser avec acuité sur l'Amérique des années 50 pour le projeter et l'amplifier avec une imagination féconde sur les développements futurs de notre civilisation industrielle.Écoutons l'un des personnages de Bradbury, le capitaine Beatty qui tente de convaincre Montag de la légitimité de leur mission. Il décrit avec lucidité et cynisme, l'inéluctable processus qui a instauré cette société lobotomisée :

«Le fait est que nous n'avons pris de l'importance qu'avec l'apparition de la photographie. Puis du cinéma, au début du vingtième siècle. Radio. Télévision. On a commencé à avoir là des phénomènes de masse. [...] Imaginez le tableau. L'homme du dix-neuvième siècle avec ses chevaux, ses chiens, ses charrettes : un film au ralenti. Puis, au vingtième siècle, on passe en accéléré. Livres raccourcis. Condensés, Digests. Abrégés. Tout est réduit au gag, à la chute [...] Davantage de sports pour chacun, esprit d'équipe, tout ça dans la bonne humeur, et on n'a plus besoin de penser, non ? [...] Encore plus de dessins humoristiques. Plus d'images. L'esprit absorbe de moins en moins. Impatience.[...] Les magazines sont devenus un aimable salmigondis de tapioca à la vanille. Les livres, à en croire ces fichus snobs de critiques, n'étaient que de l'eau de vaisselle. Pas étonnant que les livres aient cessé de se vendre, disaient-ils. Mais le public, sachant ce qu'il voulait, tout à la joie de virevolter, a laissé survivre les bandes dessinées. Et les revues érotiques en trois dimensions, naturellement. Et voilà, Montag. Tout ça n'est pas venu d'en haut. Il n'y a pas eu de décret, de déclaration, de censure au départ, non ! La technologie, l'exploitation de la masse, la pression des minorités, et le tour était joué, Dieu merci. [...] Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté information. Ils auront alors l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place.»


pompier-pyromane-2Tout y est, ou presque, pour qui voudrait reconnaitre les tares de notre monde contemporain : société du spectacle, du divertissement, du sport et de la pornographie comme nouveaux opiums du peuple. Démagogie massive, société de l'information manipulée ou autocensurée, jetable, furtive, futile. Et dans l'illusion du mouvement, de la vitesse des sciences et des technologies, l'inertie d'une pensée figée par lâcheté, l'instinct grégaire et l'illusion «du meilleur des mondes».
Il y a évidemment dans cette allégorie de la destruction des livres un présage de déculturation que la dématérialisation actuelle des objets culturels traditionnels rend d'autant plus inquiétant. Il peut être paradoxal de voir en «Fahrenheit 451» un présage d'apocalypse pour le livre papier tout en croyant en sa résurrection numérique. L'insigne de la brigade de pompiers pyromanes est un phénix. Sa figure réapparait à la fin du livre pour signifier l'éternel retour d'une histoire tragique de l'humanité. Mais de voir l'espoir renaître également, dans la capacité de l'homme à préserver en lui, malgré la disparition des supports, l'esprit des livres et la pérennité des savoirs et du libre arbitre.


couv-f451-denoelPost-scriptum : Ray Bradbury n'appréciait guère les ebooks et l'internet. Lui et son éditeur ont toutefois autorisé la diffusion d'une version anglo-saxonne numérique. Sa traduction française étant indisponible sur liseuse, nous l'avons relue et annotée dans une version pirate numérique de l'édition Denoël de 1955. En faire ici l'aveu est blâmable, et peut-être même irrespectueux à l'égard de la mémoire de Ray Bradbury. Ce texte pourtant devrait être diffusé sous une Licence Commune, intégré dans un patrimoine universel de la littérature. Pourquoi ne pas envisager un financement public pour le rachat des droits ? Car en l'état actuel de la législation nous devrons attendre 2082 pour que Ray Bradbury accède à une libre diffusion. Et d'inclure nombre de ces auteurs de dystopie, comme Orwell et Huxley, qui nous alertent et enrichissent notre réflexion sur les bouleversements et mutations de notre époque.

Références :
- De la vidéo , dans la section qui lui est dédiée sur liseurs.com. Extraits du film de François Truffaut adapté en 1966 du roman de Bradbury. Et aussi la combustion d'un iPad !
- Le billet de Lorenzo Soccavo paru cette semaine sur son blog.
- « L'homme aux histoires de Mars, Ray Bradbury » sur Actualitté

 

Portraits de l'américain en liseur, la difficile présence de l'ebook en bibliothèque et la menace des monopoles des grandes librairies en ligne.

Écrit par Philippe Gournay on . Posted in Newsletter

Cette semaine nous avons retenu dans l'actualité trois articles particulièrement significatifs concernant le livre numérique. Sa popularité aux USA, les modèles de prêt en bibliothèque et les risques de monopole des grandes librairies en ligne.

ScreenShot254Aldus 2006 fait référence à une infographie particulièrement intéressante qui nous donne à voir une photographie des pratiques et usages de l'ebook outre-Atlantique. Ainsi nous apprenons que 21% des Américains ont lu des ebooks, et que ceux qui pratiquent la lecture numérique lisent et achètent davantage qu'un lecteur traditionnel. 24 livres lus par an contre 15 pour ces derniers. On n'ose citer la curiosité des Français à lire numérique tant les chiffres sont décevants. Selon Opinion Way, seulement 3% d'entre eux auraient lu au moins un ebook en entier dans l'année.

Le prêt de livre numérique est un problème qui est loin d'être résolu, tant par son aspect juridique que commercial. Les modèles sont encore à trouver. Les Lettres Numériques dressent une liste des difficultés et solutions envisageables concernant le prêt d'ebooks en bibliothèque. Dans les problématiques : contenus des catalogues dispersés et indigents, protections des ebooks avec des DRM freinant leur diffusion, craintes des éditeurs d'être piratés et des auteurs de voir leurs maigres bénéfices érodés. Quant aux modèles proposés : "Pay-per-use", "Rent-to-own", licence adaptable régulant la diffusion ou achats majorés.

1984-Big-BrotherHadrien Gardeur, cofondateur de Feedbooks, nous alerte dans le Nouvel Obs sur le danger de voir de grands monopoles se mettre en place, de considérer le livre comme un simple article d'appel, pour vendre d'autres produits, des liseuses, des tablettes ou de la publicité. La menace est d'autant plus sérieuse qu'elle risque de laminer les librairies indépendantes et par là réduire la diversité des offres et mettre le lecteur à la merci d'une source unique d'approvisionnement ou d'une instance de contrôle abusive. Il est à rappeler un incident révélateur. En 2009, Amazon, pour des raisons de droits éditoriaux usurpés, avait supprimé à distance sur les liseuses de ses clients deux ouvrages achetés légalement par leurs propriétaires. La bévue de la société de Jeff Bezos était d'autant plus sensible, et incroyablement ironique, que les deux livres incriminés étaient de Geoges Orwell : "La ferme des animaux" et "1984". "big bother is watching you !". Et d'invoquer par la même occasion Ray Bradbury avec ce premier autodafé virtuel. Soyons vigilants, si nous ne voulons pas qu'Amazon nous livre sur nos liseuses des éditions censurées en novlangue de nos futurs ebooks.

Sur la lecture numérique

Écrit par liseurs.com on . Posted in Newsletter

DogsReadingSi la technologie de l'encre électronique a permis aux écrans des liseuses d'offrir au regard du lecteur un rendu similaire au papier imprimé, la lecture numérique se distingue toutefois dans un rapport au texte qui lui est spécifique.

Les nostalgiques regrettent le toucher, l'odeur, le poids, la consistance, la présence physique de l'objet livre. Certes. Mais lire numérique apporte nombre de fonctionnalités supplémentaires et des innovations qui pourraient avoir une répercussion importante sur le lecteur et la lecture.

D'abord dans des fonctionnalités avancées telles que l'annotation, le surlignage, la recherche indexée, les références à un dictionnaire, une encyclopédie, etc. Celles-ci existent déjà avec le papier, il est vrai. Mais elles sont parfois limitées par rapport à certaines possibilités du numérique.

Prenons la recherche indexée et explorons, par exemple, avec le mot " lecture " les pages de " L'humanisme numérique " de Milad Doueihi dont nous vous parlions la semaine dernière. Le terme apparaît 45 fois et il est repéré dans son contexte. Citons juste les trois premières occurrences : Page 12 : " ...les pratiques culturelles sont également modifiées : écriture, lecture et communication.." Page 16 : " ...l'influence des nouvelles plates-formes et des nouvelles pratiques de la lecture et de l'édition numériques. " Page : 32 " Qu'il s'agisse des mutations d'une pratique aussi centrale que la lecture... ".
De quoi avoir un aperçu rapide, mais significatif du texte, un éclairage, une perception qui nous engage à une immersion prolongée dans le livre. On peut surligner, copier les extraits dans ses propres documents, les partager, les envoyer par mail. À propos de cet essai de Doueihi, on peut remercier l'éditeur, Publie.net, ainsi que l'auteur, d'offrir une version sans DRM, permettant ce travail de copie et d'exportation du texte.

Mais ce qui pourrait être l'un des aspects majeurs de la révolution numérique est ce que l'on désigne comme " lecture sociale ". L'expression peut intriguer, heurter même. Lire est une pratique intime, un rapport personnel, individuel et indispensable à l'appropriation du texte. Encore qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Saint-Augustin, au Vème siècle s'étonnait de voir un évêque lire silencieusement, alors qu'à l'époque la lecture était exclusivement orale et souvent commune. Du fait de la rareté des livres et de textes à la graphie difficile qu'il était nécessaire d'interpréter à l'oreille. La pratique a évolué notamment avec l'évolution des supports, l'invention de l'imprimerie, etc. Dans l'histoire des techniques, l'apparition de nouveaux outils est une réponse à des besoins ou nécessités réels, mais aussi par une modification et une déviation des usages, une ouverture à d'autres expériences, à des innovations.

Le numérique comme outil de lecture effectue sur celle-ci des mutations qu'il n'est pas toujours aisé à saisir. La lecture sociale est l'une de ces perspectives qui devrait se développer à l'avenir et bouleverser nos manières de lire, de percevoir le texte.

Bob Stein, est un visionnaire qui a perçu et compris très tôt les potentialités des nouvelles technologies et leurs incidences sur nos pratiques de lecteur. Il était cette semaine l'invité du Labo de l'édition pour une présentation de ses concepts sur le " livre réseau " et des applications pratiques qu'il développe avec " Social Reading " : partage en réseau des lectures, des annotations, évaluations communes, interactions lecteurs, éditeurs, auteurs.
Nous vous invitons à consulter sur le site actualitte.com un compte rendu et la captation vidéo de la conférence.

Michel Serres, Milad Doueihi, Le salon du livre de Caen, La médiation et prescription numériques

Écrit par Philippe Gournay on . Posted in Newsletter

ScreenShot218Dans son article des Carnets d'Outre-Web, "Quelques perspectives sur la mutation numérique (ou vive le chaos)", Laurent Margantin, présente deux livres indispensables pour comprendre ce contemporain technologique qui nous tourmente.
Avec "Petite poucette", paru en mars 2012, Michel Serres définit le chaos momentané comme une nécessité de la nature pour évoluer. Après le passage de l'oral à l'écrit puis à l'imprimé, l'occident affronte sa troisième révolution : celui des nouvelles technologies. "Devant ces métamorphoses, suspendons notre jugement. Ni progrès, ni catastrophes, ni bien ni mal, c'est la réalité et il faut faire avec".

Perspective parallèle pour le second, que publie.net vient d'éditer. Dans "Pour un humanisme numérique", Milad Doueihi, historien des religions, mais aussi titulaire d'une chaire de recherche sur les cultures numériques, conçoit un humanisme de notre temps avec la reprise d'anciennes valeurs et des innovations qui auront pour conséquences la découverte de connaissances et d'expériences sociales inédites.
C'est avec Serres, Doueihi et bien d'autres penseurs des mutations actuelles et futures qu'il nous faut aborder ces transformations radicales. D'autant que notre culture, si fortement imprégnée de la religion du livre, s'inquiète de cette perte soudaine des repères et des bouleversements qui la menacent.

Jeudi 10 mai, les intervenants de la journée interprofessionnelle du Salon du livre de Caen, "La Médiation et prescription numériques", avaient également ce souci de comprendre une situation jugée critique par nombre de libraires et bibliothécaires présents à cette série de conférences d'un très bon niveau. Toutefois, leurs attitudes étaient loin d'être défaitistes, bien au contraire. Ils ont montré la volonté d'avoir une bonne compréhension du contexte numérique et d'une nouvelle vision sociale de leur métier. Pour eux le numérique ne remet pas en question les fondamentaux de leur profession, mais il doit être une médiation et une adaptation aux nouveaux outils.

Deux points noirs tout de même. Le prêt de livres numériques en bibliothèque, restreint par une législation inadaptée sur le copyright ainsi que par les éditeurs réticents à diffuser leurs contenus. Et pour les libraires, la trop forte concurrence des boutiques en ligne. Les solutions proposées, bouquets d'abonnement pour les bibliothécaires et bornes d'achat numérique en librairie, ne nous semblent pas suffisamment convaincantes pour offrir de vraies perspectives de développement et de résistance à une dématérialisation massive des modes de lecture et de consommation.

L'innovation et la fédération des acteurs de la chaîne du livre sont indispensables et même vitales pour leur survie. Leurs rôles de médiateurs auprès d'un public sollicité et souvent égaré par les tentations du tout numérique demandent à s'affirmer, être en adéquation avec les réalités du marché et les nouvelles exigences du lectorat.

Liseurement vôtre,

Philippe Gournay pour liseurs.com

Autopublication, Publie.net, Pure player, L'édition, l'auteur et L'île aux esclaves

Écrit par philippe Gournay on . Posted in Newsletter

Jeudi, dans l'article de Libé "écrivains, l'aubaine eBook", il a été relaté les quelques succès fulgurants d'auteurs qui se sont lancés dans l'autopublication numérique. En effet, les structures et les outils permettent depuis peu à n'importe qui de publier à moindre frais et de commercialiser ses propres livres.

Récemment, Publie.net, le trublion de l'édition, dont la devise est "le contemporain s'écrit numérique", vient de lancer une offensive tarifaire en proposant chaque vendredi ses nouveaux ebooks à 0,99 €. Développant déjà des tarifs n'excédant pas 5 euros, l'éditeur soigne aussi particulièrement ses écrivains en leur offrant 50 % du produit des ventes de leurs oeuvres. Mais la maison de François Bon ne s'arrête pas là, et bouscule encore les règles du "milieu". Elle s'apprête à proposer avec Hachette Livres, en juin prochain, un service d'impression à la demande (POD) à des prix raisonnables. Auteurs numériques et oeuvres indisponibles pourront désormais se matérialiser. De quoi rassurer les fidèles du livre papier.

L'édition Pure player (c'est-à-dire 100 % numérique) est en plein essor. Dynamisme et créativité, pour un soutien aux auteurs et à la publication de leurs textes au format électronique. On peut lire à ce propos sur Numéritérature l'interview de la jeune équipe d'Edicool, éditeur passionnément numérique et mesurer leur engagement à défendre leurs convictions et spécificités.

L'écosystème éditorial est ainsi en pleine effervescence. Les initiatives et opportunités nouvelles, précédemment relevées, témoignent des mutations en cours.

l-ile-des-esclaves couvDans "l'île aux esclaves" de Marivaux (1725) un maître et son serviteur, après un naufrage, se retrouvent à échanger leurs rôles. Et si nous imaginions avec cette fable sociale un changement analogue et radical des rapports éditeur/auteur ? Le naufrage de l'édition traditionnelle sur les côtes de l'île numérique. Rupture de la chaîne du livre, qui établissait jusqu'à maintenant d'un côté les tenants régaliens de l'édition et à l'autre bout, enchaînés à eux, les auteurs. Inversement de l'ordre établi. L'auteur devient son propre maître, s'édite lui-même, commercialise directement le produit de son travail. Et l'éditeur, dépossédé de ses privilèges, n'a d'autres choix que de l'accompagner, de le suivre servilement.

Marivaux, dans sa satire sociale, conclut cependant à un retour à l'ordre. Mais le moraliste a pointé l'arrogance et les excès du maître, révélé suffisance et vanité. Les défauts de l'édition actuelle ? Probablement. Ses positions sur la diffusion d'eBooks, politique tarifaire, ententes illicites sur les prix, verrouillage des fichiers, démontrent ses aveuglements, maladresses, craintes et réticences à s'investir pleinement pour l'avenir de son secteur.

L'édition a plus que jamais la nécessité d'être aux côtés de l'écrivain. Pour le soutenir, exercer ce choix primordial de textes de qualité et permettre aux lecteurs d'accéder à des prix et des conditions optimales au meilleur de notre littérature. Il nous faut une édition équitable, exigeante, diversifiée et innovante.

Liseurement vôtre,

Philippe Gournay